octobre 13, 2026

CHRONIQUE HORS SÉRIE – CHRONIQUE HORS SÉRIE – 13 OCTOBRE 1307

Le jour où le Temple fut frappé

Il y a 719 ans, le vendredi 13 octobre 1307, commençait l’une des procédures les plus retentissantes de l’histoire médiévale.

Depuis la perte de Saint-Jean-D’acre en 1291, l’Ordre du Temple traversait une période d’incertitude. Privé de ses dernières grandes positions en Terre sainte, il poursuivait néanmoins ses activités, conservant ses possessions et son organisation à travers la chrétienté.

14 septembre 1307 — Abbaye de Maubuisson.

Un acte est expédié au nom du roi.

Ses destinataires sont des hommes de confiance de l’administration royale. Ils ne reçoivent pas seulement l’ordre d’arrêter les Templiers. Ils reçoivent les instructions nécessaires pour préparer, dans le secret, une opération qui devra frapper simultanément. Les premières lignes donnent le ton :

« Une chose amère, une chose déplorable, une chose assurément horrible à penser, terrible à entendre… »

Derrière cette accumulation de mots commence à se dessiner une opération d’une précision redoutable.

La date est fixée : vendredi 13 octobre.

Jusqu’à ce jour, elle doit demeurer secrète.

Extraits de l‛ordre royal

« Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, à nos aimés et féaux […] salut et dilection. »

« Une chose amère, une chose déplorable, une chose assurément horrible à penser, terrible à entendre, un crime détestable, un forfait exécrable, un acte abominable […] est parvenue à nos oreilles. »

« Après nous en être au préalable entretenu avec le très-saint Père dans le Seigneur, Clément, par la providence divine souverain pontife de la sacro-sainte église romaine et universelle […], »

« Nous avons décrété que tous les membres dudit Ordre de notre royaume, sans aucune exception, seraient arrêtés, détenus et réservés au jugement de l’Église. »

« Leurs biens, meubles et immeubles, seront saisis et fidèlement conservés. »

« Voici la forme que les commissaires suivront pour accomplir leur besogne :

Premièrement, quand ils seront arrivés et auront révélé la chose aux sénéchaux et aux baillis, ils s’informeront secrètement sur toutes leurs maisons, et l’on pourra par précaution, s’il en est besoin, faire aussi une enquête sur d’autres maisons religieuses et feindre que c’est à l’occasion du décime, ou pour tout autre prétexte. » […]

« Après cela, ils mettront les personnes sous bonne et sûre garde, isolément et chacun de son côté, et ils feront d’abord une enquête sur eux, puis ils appelleront les commissaires de l’inquisiteur et examineront avec diligence la vérité, par la torture si nécessaire, et s’ils confessent la vérité, ils écriront leurs dépositions, en présence de témoins appelés pour cela. » […]

« Voici la manière de conduire l’enquête : On les exhortera aux articles de la foi et on leur dira comment le pape et le roi sont informés […] de l’erreur et de la bougrerie qu’ils commettent tout spécialement au moment de leur entrée et de leur profession ; et ils promettront le pardon s’ils confessent la vérité en revenant à la foi de la sainte Église, sinon la condamnation à mort.

On leur demandera sous serment, avec application et sagesse, comment ils furent reçus et quel vœu ou promesse ils firent ; et on le leur demandera par des paroles générales jusqu’à ce que l’on tire d’eux la vérité et qu’ils persévèrent dans cette vérité. […]Extraits de l’ordre d’arrestation des Templiers, 14 septembre 1307 — traduction française d’après Georges Lizerand

Archives nationales (France), cote J 413, n° 22

Vendredi 13 octobre 1307 – Paris.

Le jour n’est pas encore levé.

Depuis plusieurs semaines, dans le plus grand secret, des ordres du roi ont circulé à travers le royaume. Des plis ont été remis aux baillis, aux sénéchaux et aux officiers de Philippe IV. Leur contenu ne devait être révélé qu’au moment fixé.

Ce matin, le secret prend fin.

Dans Paris comme dans les provinces du royaume, les hommes du roi se mettent en mouvement. Ils ont reçu une mission d’une ampleur exceptionnelle : arrêter les frères de l‛Ordre du Temple et placer leurs biens sous l‛autorité royale.

Nous sommes à Paris.

La veille, jeudi 12 octobre, il participait encore aux obsèques de Catherine de Courtenay, épouse de Charles de Valois et belle-sœur du roi. Aux côtés des grands du royaume, le Grand Maître avait pris place dans le cortège funèbre.

Rien, en apparence, ne laissait présager ce qui allait se produire. Quelques heures plus tard, le Grand Maître est prisonnier. Avec lui commence l’une des affaires les plus extraordinaires du Moyen Âge

British Library, manuscrit Royal MS 20 C VII, fol. 42v.

Paris — Les portes se referment

Dans la maison du Temple, le silence a remplacé l’agitation du matin.

Jacques de Molay n’est pas seul. Autour de lui, dignitaires, chevaliers, sergents et frères servants ont été arrêtés. Ailleurs, dans le royaume, la même opération s’est répétée. Les maisons du Temple ont été investies, leurs occupants appréhendés, leurs biens placés sous contrôle.

L’effet de surprise a joué pleinement.

Il n’y a pas eu de bataille. Pas de chevaliers rangés sous le Beaucéant. Pas de résistance organisée.

En quelques heures, des hommes appartenant à l’un des ordres religieux les plus puissants de la chrétienté sont devenus des prisonniers.

Le contraste est saisissant.

Depuis près de deux siècles, le Temple a combattu en Orient. Ses frères ont défendu les États latins, leurs forteresses ont jalonné la Terre sainte et leurs maisons se sont implantées dans une grande partie de l’Occident chrétien.

Et pourtant, en ce matin d’octobre 1307, le coup qui frappe l’Ordre ne vient pas d’un champ de bataille. Il vient du royaume de France.

Mais une difficulté demeure. Le Temple est un ordre religieux.

Depuis la bulle Omne datum optimum accordée en 1139 par le pape Innocent II, l’Ordre bénéficie d’une protection pontificale particulière et relève directement de l’autorité du pape.

Philippe IV a fait arrêter ses membres. Il a fait saisir leurs biens.

Il faut maintenant donner corps aux accusations qui ont justifié cette arrestation.

Et pour cela, il faut des aveux.

Les jours suivants, les prisonniers sont maintenus sous garde. Ils sont séparés, interrogés, confrontés aux accusations contenues dans l’ordre royal.

Une autre phase de l’affaire commence.

19 octobre 1307 — Les interrogatoires commencent

Six jours ont passé.

À Paris commencent les interrogatoires des Templiers emprisonnés. Les procédures sont conduites sous l’autorité inquisitoriale de Guillaume de Paris, dominicain, confesseur du roi et inquisiteur de France.

Les accusations sont redoutables.

Lors de leur réception dans l’Ordre, les frères auraient été contraints de renier le Christ, de profaner la croix et de se livrer à des pratiques contraires à la foi et à la morale chrétiennes. À ces accusations s’ajoutent notamment celles d’idolâtrie et de pratiques obscènes. Ces griefs avaient déjà été formulés dans l’ordre royal qui avait préparé les arrestations.

Les hommes qui comparaissent doivent répondre.

Ont-ils renié le Christ ?

Ont-ils craché sur la croix ?

Ces pratiques existaient-elles réellement lors des réceptions dans l’Ordre ? Les réponses sont consignées.

Mais derrière les lignes tracées sur le parchemin apparaît une autre réalité. La torture est utilisée.

Les instructions qui accompagnaient l’ordre d’arrestation en prévoyaient le recours afin d’obtenir la « vérité » recherchée par les enquêteurs. Les aveux recueillis dans ces conditions vont désormais peser sur toute l’affaire. Les travaux historiques insistent précisément sur la nécessité de replacer ces déclarations dans les conditions procédurales dans lesquelles elles furent obtenues.

Et les aveux arrivent.

Parmi les 138 Templiers dont les interrogatoires sont conservés dans le grand rouleau parisien, les Archives nationales relèvent que quatre seulement n’avouèrent rien.

Ce chiffre impressionne.

Mais il ne peut être lu indépendamment des méthodes employées pour obtenir les dépositions.

Car désormais, ce ne sont plus seulement les accusations formulées par le pouvoir royal qui existent.

Ce sont les paroles des Templiers eux-mêmes qui sont couchées sur le parchemin.

Jour après jour, les dépositions s’accumulent. Les notaires écrivent.

Les feuilles de parchemin sont assemblées les unes aux autres. Quarante-quatre membranes, provenant de vingt-deux peaux de chèvre coupées en deux, sont cousues bout à bout par des fils de lin.

Mais rien ne doit pouvoir être ajouté, retranché ou modifié sans laisser de trace.

À chaque jonction, les seings de quatre notaires sont apposés à cheval sur les deux membranes, garantissant ainsi la continuité et l’authenticité du document. Toute tentative de substitution ou d’altération deviendrait visible.

Ces quatre hommes ont un nom : Even Phily de Saint-Nicaise, Amis d‛Orléans dit Le Rétif, Geoffroy Enguelor dit Chalop et Jacques de Vertus.

Peu à peu se constitue ainsi un document hors du commun : un rouleau de 44 membranes, long de 22,37 mètres et large de 38 centimètres, contenant la mise au net des interrogatoires de 138 Templiers.

Sept siècles passent.

Les hommes disparaissent.

La grande maison du Temple de Paris disparaît à son tour. L’Ordre lui-même sera supprimé.

Mais le rouleau demeure.

Aujourd’hui encore, il est conservé aux Archives nationales.

Et lorsque nous le regardons, nous ne sommes plus seulement devant un document judiciaire médiéval.

Nous sommes devant les paroles d’hommes arrêtés en octobre 1307, consignées au moment même où se joue leur destin.

Et maintenant, le Pape entre dans l‛affaire…

À la fin de ce mois d’octobre 1307, l’arrestation des Templiers n’est déjà plus seulement une affaire française.

Philippe IV a agi.

Les frères du Temple ont été arrêtés. Leurs biens ont été saisis. Les interrogatoires ont commencé et les premiers aveux ont été consignés.

Mais une question demeure, et elle est immense :

un roi peut-il, de sa propre autorité, faire arrêter et juger les membres d‛un ordre religieux qui ne relève pas de lui, mais directement du souverain pontife ?

Clément V se trouve désormais devant le fait accompli.

Le pape n’a pas ordonné les arrestations du 13 octobre. L’initiative appartient à Philippe le Bel. L’opération royale place donc le souverain pontife dans une situation particulièrement délicate : il lui faut à la fois examiner les accusations portées contre le Temple et défendre les prérogatives de l’Église sur un ordre religieux qui relève de son autorité.

Derrière le sort des Templiers se dessine alors une question plus vaste : celle des rapports

entre l‛affirmation de la souveraineté royale et l‛autorité pontificale.

Le 22 novembre 1307, par la bulle Pastoralis praeeminentiae, Clément V ordonnera à son tour aux souverains de la chrétienté de procéder à l’arrestation des Templiers présents dans leurs États et placer les biens de l’Ordre sous séquestre au nom de l’autorité pontificale.

L’affaire change alors de dimension.

Mais ceci est une autre histoire.

Revenons un instant à ce matin du vendredi 13 octobre 1307.

Lorsque les hommes du roi se sont présentés aux portes des maisons du Temple, aucun de ceux qu’ils venaient arrêter ne pouvait connaître l’issue des événements qui commençaient.

Ils ne savaient pas que leur Ordre serait supprimé quelques années plus tard. Ils ne savaient pas que leur Grand Maître finirait sur un bûcher à Paris.

Ils ne savaient pas davantage que, plus de sept siècles après eux, historiens, archivistes et chercheurs continueraient à lire les parchemins sur lesquels leurs paroles avaient été consignées.

Eux ne connaissaient pas encore la fin de l’histoire.

C’est peut-être ainsi qu’il faut regarder le 13 octobre 1307.

Non à travers les légendes qui se sont construites au fil des siècles ; non à travers les mythes attachés au vendredi 13 ; non en jugeant les hommes du XIVᵉ siècle avec les certitudes que nous donne la connaissance de ce qui suivra, mais en revenant aux documents, aux témoignages et aux traces qu’ils nous ont laissés.

Car derrière l’Ordre du Temple, derrière Philippe le Bel, derrière Clément V et derrière l’une des plus célèbres affaires du Moyen Âge, il y eut d’abord des hommes.

Des hommes qui, en quelques heures, passèrent du statut de frères d’un ordre religieux respecté dans toute la chrétienté à celui de prisonniers.

Le 13 octobre 1307, le Temple n’a pas disparu. Mais ce matin-là, son destin a basculé.

Sept cent dix-neuf ans plus tard, l’OECTS ne revendique pas l’histoire de ces hommes comme la sienne. Il en conserve la mémoire et s’attache à l’étudier avec respect, sans confondre l’Histoire et la légende.

Se souvenir n‛est pas reconstruire le passé. C‛est refuser de le laisser disparaître.

Humilité — Courage — Fidélité

NON NOBIS DOMINE, NON NOBIS, SED NOMINI TUO DA GLORIA

Notes et références

  1. Ordre d’arrestation — 14 septembre 1307

Archives nationales, J 413, n°22. Notice scientifique : TELMA, Actes royaux de Philippe IV. Édition : Georges Lizerand, Le dossier de l’affaire des Templiers, Paris, Les Belles Lettres, 1923, acte n°2.

  • Arrestation générale — 13 octobre 1307

Archives nationales, dossier thématique « Les Templiers ».

  • Illustration de l’arrestation

Chroniques de France ou de Saint-Denis, fin du XIVᵉ siècle, British Library, Royal MS 20 C VII, fol. 42v. Le catalogue de la British Library identifie la miniature comme Arrest of the Templars.

  • Funérailles de Catherine de Courtenay — 12 octobre 1307

Références bibliographiques la Continuation de Guillaume de Nangis et Joseph Petit, Charles de Valois (1270-1325).

  • Interrogatoires des Templiers de Paris — à partir du 19 octobre 1307

Archives nationales, J 413, n°18.

  • Constitution matérielle du rouleau

Le rouleau mesure plus de 22 mètres et comporte 44 membranes de parchemin provenant de 22 peaux de chèvre, cousues avec du fil de lin. Les jonctions portent les seings de quatre notaires, destinés à rendre détectable toute falsification ou modification du document. Ministère de la Culture

  • Les quatre notaires

Even Phily de Saint-Nicaise, Amis d’Orléans dit Le Rétif, Geoffroy Enguelor dit Chalop et Jacques de Vertus. La source institutionnelle du ministère de la Culture

  • Aveux et torture

Selon Philippe Josserand, interrogé par le ministère de la Culture à propos du rouleau,

  • Clément V et l’autorité pontificale

Les Archives nationales

  1. Pastoralis praeeminentiae — 22 novembre 1307

Malcolm Barber, The Trial of the Templars, 2e éd., Cambridge University Press ; Jean-Marie Roger, « La fin des Templiers en Provence : l’exemple de la viguerie d’Aix », Provence historique, t. 49, 1999.

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